Sous la lueur tamisée de la chambre noire, Zeynep, âgée de huit ans, attend avec impatience que ses images apparaissent lentement, révélant des ombres et des silhouettes prises sur pellicule.
"Jusqu'où peut aller ta curiosité ?" interroge le photographe Amar Kiliç, tout en agitant les négatifs dans l’eau. "Jusqu’au bout du monde", répond Zeynep avec un sourire.
Originaire de Mardin, située dans le sud-est de la Turquie, Zeynep fait partie des huit élèves attirés par cet atelier de photographie argentique, dédié aux enfants turcs et réfugiés de la zone, proche des frontières irakiennes et syriennes.
Le projet intitulé "Fotohane Darkroom" a vu le jour grâce au travail d'Amar Kilic, âgé de 40 ans, et du photographe syrien Serbest Salih. Ce dernier, aujourd'hui installé à Mardin, a émigré lors de conflits dévastateurs. Le terme Fotohane signifie "maison de la photo" dans plusieurs langues, incluant le turc, l'arabe, le kurde et le persan.
Amar Kilic souligne que les enfants sont au centre de ce projet : "Ils chargent la pellicule, la développent et impriment leurs photos. Ils explorent et établissent leurs propres règles", dit-il.
- S’échapper de l’EI -
Dominant la magnifique plaine de Mésopotamie, Mardin, avec ses murs dorés et ses ruelles étroites, constitue un site touristique riche d’histoire. Cependant, loin des lieux de restauration, on découvre des familles touchées par la précarité ou par la crise des réfugiés.
Parmi ces familles figurent Yahya, Sam, Yusuf et Nihal, âgés de 11 à 13 ans, tous originaires de Damas. Ils ont fui la guerre en Syrie entre 2014 et 2015 face à l’avancée des djihadistes de l'État Islamique.
"Prendre des photos me rend très heureuse", confie Nihal, tenant sa caméra noire suspendue à son poignet, prête à capturer une nouvelle scène.
Serbest Salih, 32 ans, a quitté Kobane, une ville kurde, lorsque l’EI a pris le contrôle en 2014. Depuis lors, des milliers de Syriens ont traversé la frontière turque pour trouver refuge à Mardin.
Salih choisit de ne pas s’appesantir sur ses propres luttes, préférant concentrer son énergie sur l’enseignement à ces enfants, en passant aisément du turc au kurde, à l'arabe et à l'anglais. Son objectif est de forger des liens entre les communautés, facilitant ainsi la tolérance et l’intégration.
Depuis son arrivée, il a commencé à animer des ateliers de photographie argentique, sillonnant avec sa vieille caravane les villages proches de la frontière pour rencontrer ces jeunes réfugiés.
"La photographie argentique renforce leur estime de soi. Avec le numérique, on peut tout effacer à tout instant. En argentique, ils passent beaucoup de temps à réfléchir aux 36 photos, qui ne seront révélées qu’à la fin", explique-t-il. "Et elles sont souvent superbes."
- "Une chambre magique" -
Lorsque l’on interroge les enfants sur leur étape favorite dans le processus, tous s’accordent à dire que c’est la chambre noire.
C’est ici que les images, récemment capturées, prennent vie sur papier.
"Ils appellent cela la chambre magique", raconte Murat Kilic, alors qu’il supervise le développement et l’impression des photos avec enthousiasme. "Il est très spécial pour eux de voir l’image émerger sur le papier blanc. Ils se disent : +J'ai réussi à créer cela+".
Le financement du projet provient principalement des expositions internationales et des dons ; les œuvres des enfants seront présentées cet été en Italie, en Belgique, au Royaume-Uni et en Indonésie.
Serbest Salih et Amar Kilic envisagent de reprendre la route avec leur chambre noire à bord d'une caravane pour partager leur savoir-faire et former d'autres enfants dans différentes régions.







