"Parfois, je me réveille la nuit en me disant : +Mon Dieu, et si les pelleteuses étaient arrivées ?+", confie Annalisa Schembri, une agricultrice de 42 ans, engagée dans la lutte pour préserver son champ de blé du déferlement des promoteurs maltais. Cette île méditerranéenne, la plus densément peuplée d’Europe, est prise d’assaut par un boom immobilier qui engloutit à la fois terres agricoles et villages, mettant en péril même des sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Annalisa a consacré des mois à s'opposer à la construction d'une route sur sa parcelle dans le sud de Malte. Alors que la population de l’île a augmenté de près de 30 % en dix ans, les permis de construire explosent malgré les nombreux scandales touchant ce secteur. Le mois précédent, une décision particulièrement controversée a été prise : celle de démolir une caserne britannique du XIXe siècle pour faire place à un complexe hôtelier et résidentiel, suscitant l’indignation parmi les défenseurs du patrimoine.
Les experts, tels qu'Andre Callus, militant du mouvement "Moviment Graffitti", avertissent que "le grignotage des espaces agricoles et verts" représente une menace encore plus sérieuse pour ce pays qui dépend fortement des importations alimentaires et est déjà en première ligne du changement climatique. L'afflux prévu de quelque quatre millions de touristes en 2025 exerce également une pression urbaine incroyable sur les terres de l'île, souligne Callus.
La problématique s'aggrave alors que les habitants, étouffés par l'urbanisation galopante, se tournent vers les campagnes, contribuant à un cercle vicieux d'expansion urbaine. Les racines agricoles d'Annalisa remontent à trois générations, mais bien que sa famille ait donné le terrain il y a des décennies à l’Église catholique, le gouvernement a pris en charge son administration avec l'idée que l'agriculture devait rester une priorité nationale.
Cependant, une modification législative en 2006 a permis la construction de nouveaux projets sur des terres auparavant protégées. La plupart des agriculteurs, n’ayant pas la propriété de leurs terres, se retrouvent sans défense face à la poussée immobilière. "La pression immobilière est une menace majeure pour l’agriculture", affirme Callus, alors qu'un projet voisin de logements menace de goudronner les champs d'Annalisa.
Malgré une campagne médiatique intense de sa part, le permis pour la route demeure valide, même si le gouvernement a promis de ne pas le réaliser. Mais ces décisions ne portent pas uniquement sur des "terres agricoles fertiles", comme le souligne Annalisa, qui cultive aussi tomates, courgettes et melons. La surconstruction a également des effets collatéraux sur les ressources en eau, déjà limitées dans ce pays insulaire où la pluie est la seule source d'eau douce.
"Il ne pleut plus à Malte. Nous avons détruit des puits et les nappes phréatiques", souligne-t-elle, ajoutant : "L’eau est essentielle, et nous risquons de tout perdre." La situation devient d’une gravité alarmante alors que l’île fait face à des sécheresses record, exacerbant la vulnérabilité à la désertification.
Cette frénésie de croissance, selon Callus, a un impact significatif sur l’environnement, la qualité de vie et les inégalités sociales, favorisant une concentration de richesses pour quelques-uns. Le Parti travailliste a promis de suspendre les projets controversés en attente de vérifications juridiques, tandis que des universitaires comme Michael Briguglio restent sceptiques sur l'engagement réel de politiques face au poids des promoteurs.
La colère contre cette urbanisation n'est pas unanime : certains propriétaires profitent de l'augmentation des loyers en ajoutant des étages à leurs bâtiments pour les louer à court terme. Pendant ce temps, la présence de grues, le bruit et la poussière se sont multipliés, tandis que des constructions modernes remplacent des bâtiments historiques en calcaire doré le long des côtes.
Autrefois, les enfants gambadaient librement dans les champs ; aujourd'hui, il n'y a "plus d’espaces ouverts" et le pays est devenu une vaste zone urbaine. "Je crains que Malte finisse par s'effondrer ou imploser", conclut Annalisa, inquiétude qui résonne parmi de nombreux Maltais face à cette transformation fulgurante de leur environnement.







