Dans une école de cuisine à Moscou, Ioulia s’initie à la préparation du smetannik, un dessert à la fois classique et réconfortant. Ce phénomène, qui a pris de l’ampleur parmi de nombreux Moscovites, est à la fois encouragé par le Kremlin et par une volonté personnelle de renouer avec leur patrimoine, accentué par l'isolement géopolitique actuel.
"Dans ces moments difficiles, on ressent le besoin de revenir à nos racines pour y trouver un semblant de sérénité", confie Ioulia Fedichova, 27 ans, formatrice en entreprise qui s’initie aux mets traditionnels russes. Selon Vladislav Grichine, chef de l'école de cuisine, l'engouement pour les plats russes, comme les pirojkis ou le fameux borchtch, connaît une belle résurgence.
Ce retour aux racines ne se limite pas à la cuisine. Les Moscovites redécouvrent également des produits oubliés, tels que la mûre des marais, ou des rituels traditionnels tels que le banya, le bain de vapeur russe, qui inclut parfois des jeux dans la neige. Des objets traditionnels comme la coque de téléphone en forme de fenêtre ancienne connaissent aussi un regain d'intérêt.
Cet intérêt pour le patrimoine, qui était vu comme un snobisme, s'est popularisé particulièrement depuis le début du conflit en Ukraine en février 2022 et les sanctions occidentales qui en ont découlé.
Des éléments culturels, quasi absents de la vie quotidienne il y a quelques années, refont surface. Le kokochnik, cette coiffe traditionnelle, fait un retour remarqué alors que Vladimir Poutine a lui-même noté ce renouveau en octobre dernier. "Je trouve cela réjouissant", a-t-il déclaré, soulignant un retour à la tradition parmi la jeunesse.
Le président incite clairement ses compatriotes à se distancer de l'Occident, le qualifiant de "décadent". Avec les médias indépendants en exil et des réseaux sociaux bloqués, la dynamique a profondément changé. Natalia, une Moscovite de 39 ans, témoigne avoir changé son attitude envers l'Occident à cause des nouvelles restrictions de visas. "Je ne suis pas en colère contre le Kremlin, mais contre cette discrimination au passeport!", avoue-t-elle, bien qu'elle ne soutienne pas l’offensive en Ukraine.
Selon Denis Volkov, directeur du Centre Levada, cette tendance au repli identitaire semble être un mécanisme de défense face à l'isolement actuel. Un sondage a révélé que la perception positive de la Russie comme un "des meilleurs pays au monde" a plus que doublé en 30 ans, passant de 36% à 76% depuis 1996.
La mode témoigne également de ce retour à la tradition, avec des créateurs comme Tvoïo qui allient broderie délicate et coupes modernes, intégrant des motifs traditionnels à leurs collections. Anna Losseva, designer d'intérieur, note un désir de revenir à l'authentique : "Mes clients préfèrent le traditionnel au standardisé. Certains même me commandent des iconostases pour leurs salons!".
Cependant, certains comme Alexeï Kotchkarev, co-fondateur d'un nouveau restaurant, choisissent une approche fusion. Son établissement allie architecture orthodoxe et esthétique scandinave. "Nous ne devons pas choisir entre tradition et modernité. Ces influences différentes montrent que nous pouvons nous réinventer tout en restant connectés à nos racines", conclut-il.







