CHRONIQUE. Au fil des décennies, le paysage politique français a subi des transformations majeures, en particulier dans la manière dont les aspirants à l'Élysée sont sélectionnés. Si l'affaiblissement des partis promettait une politique plus accessible, l'émergence des sondages a engendré une nouvelle manière d'aborder la médiation politique. Aujourd'hui, il semble que la vie politique soit davantage influencée par les perceptions créées que par les réalités sous-jacentes. Les candidats, aveuglés par les chiffres des sondages, finissent souvent par confondre une popularité éphémère avec leur capacité à agir réellement.
Historiquement, les partis politiques avaient le monopole de la sélection de leurs candidats à l'élection présidentielle. Ce modèle de démocratie des partis n'était cependant pas sans défauts. Accéder aux sommets d'un parti impliquait souvent de devenir un apparatchik, enfermé dans des clivages qui n'étaient pas nécessairement en phase avec les réalités sociétales. Comme l’écrit Simone Weil dans ses Notes sur la suppression des partis politiques, cette fragmentation de la politique est problématique.
Le réel comme dernier juge de paix
Dans le cadre de cette démocratie traditionnelle, les choix idéologiques renvoyés par les partis correspondaient encore à des réalités tangibles : conflits potentiels, chômage, insécurité, inflation, et autre enjeux pressants. Bien que ces réalités fussent déjà filtrées par les médias, elles apportaient une certaine cohérence à la représentation politique.
À l'inverse, dans l'ère actuelle dominée par les sondages, le lien avec la réalité semble s'estomper. Les campagnes se basent désormais sur des opinions plutôt que sur des faits, cherchant à répondre aux préoccupations des Français telles que révélées par ces mêmes sondages. Ce phénomène entraîne une concurrence exacerbée entre candidats, chacun cherchant à capter la part de l'opinion qui pourrait lui être favorable.
Le palais des glaces de l’opinion
Désormais, chaque potentiel candidat s'entoure de communicants et se lance dans une danse effrénée de sondages d'intention de vote, souvent avec des ressources financières limitées. Cette quête du miroir, dis-moi qui est le plus beau se traduit par une multiplication des candidatures pour l'élection présidentielle, amplifiée par les débats télévisés qui renforcent la hiérarchie établie par les sondages.
Dans cette approche, les politiques ne régulent plus la réalité mais l'opinion qu'ils contribuent eux-mêmes à façonner. Comme l'a remarqué Hannah Arendt dans les années 70 : « Il est peut-être naturel que des gouvernants élus... croient en la toute puissance de la manipulation sur l’esprit des hommes. » Dans cette spirale, le trompeur finit par se tromper lui-même quant à ses réelles capacités politiques.







