Ce soir, lorsqu'on fermera les portes du Panthéon sur les cénéopathes de Marc et Simonne Bloch, Emmanuel Macron marquera sans doute l'un des derniers grands gestes mémoriels de son mandat. Après Simone Veil et Joséphine Baker, le président consacre un espace au sein du temple républicain à un individu dont l'existence résume les tragédies et les espoirs du XXe siècle : historien, soldat, résistant et fervent républicain.
Une révolution dans l'écriture de l'histoire
L'Élysée présente cette panthéonisation comme un hommage à un homme qui a « réfléchi sur le passé pour agir dans le présent ». Une phrase qui éclaire aussi bien la stature de Marc Bloch que l'approche mémorielle de Macron. Le fondateur de l'École des Annales est célébré pour ses contributions scientifiques tout autant que pour ce qu'elles transmettent sur la citoyenneté et l'engagement.
Issu d'une famille juive alsacienne profondément républicaine à Lyon, Bloch suit le parcours des élites intellectuelles de son temps. Élève à l'École normale supérieure, il enseigne d'abord à Strasbourg puis à la Sorbonne, révolutionnant ainsi l'écriture historique. En 1929, avec Lucien Febvre, il crée la revue des Annales d'histoire économique et sociale, ouvrant la voie à l'exploration des sociétés et des mentalités. L'histoire ne se cantonne plus aux batailles et aux figures emblématiques ; elle devient maintenant une science qui donne place au temps long.
Ses livres, tels que « Rois thaumaturges » et « La Société féodale », sont aujourd'hui encore considérés comme des références. Son exigence intellectuelle se résume en quelques phrases : établir des faits, même s'ils sont dérangeants. Rarement un historien du XXe siècle a réussi à susciter un tel consensus au-delà des clivages politiques.
Mais Marc Bloch est également un homme d'action. Mobilisé durant la Première Guerre mondiale et décoré de la Croix de guerre, il est un patriote ardent et un défenseur de la République. Dans les années 30, alors que l'Europe sombre dans le totalitarisme, il s'engage avec vigueur aux côtés des intellectuels antifascistes. Lorsque la guerre éclate de nouveau en 1939, il insiste pour reprendre du service, malgré son âge et sa situation familiale. L'effondrement de 1940 le choque profondément.
« L'Étrange Défaite » résonne encore aujourd'hui
Dans son ouvrage « L'Étrange Défaite », écrit dans la foulée de la débâcle, Bloch analyse sans concession les échecs français durant la guerre. Ce texte deviendra un pilier du débat sur la chute de la IIIe République.
En raison de ses origines juives, le régime de Vichy l'exclut de l'université. Il qui ne revendiquait sa judéité qu'en présence d'ennemis d'une telle attitude, réalise alors la brutalité d'un État qui renie ses propres valeurs. Réfugié dans la Creuse, il rejoint la Résistance lyonnaise à travers le mouvement Franc-Tireurs. Arrêté par la Gestapo en mars 1944, il est soumis à la torture avant d'être exécuté en juin avec 29 autres compagnons. Sa tombe porte l'inscription « Dilexit veritatem » : Il a chéri la vérité.
C'est cette fidélité à la vérité que l'Élysée souhaite mettre en avant. Dans le récit présidentiel, Bloch incarne les Lumières, un intellectuel s'opposant au repli identitaire, un Européen convaincu, un homme agissant selon ses convictions. Son parcours rappelle d'autres figures honorées sous la présidence actuelle : les résistants, les défenseurs des droits humains et les bâtisseurs de la République moderne.
Un dispositif inédit place du Panthéon
La cérémonie, à la hauteur de cette mémoire, présentera un dispositif visuel sur la place du Panthéon retraçant la vie de Bloch, avec la participation d'artistes comme Jacques Gamblin, Lou de Laâge, Vincent Delerm et Anne Sila. À ses côtés reposera Simonne Bloch, longtemps dans l'ombre mais dont le rôle dans l'œuvre de son mari était essentiel.
Alors que la France s'interroge sur son histoire, sa mémoire et sa République, le choix de Marc Bloch n'est pas anodin. Premier historien célébré au Panthéon, il rappelle que la construction d'une nation repose non pas seulement sur ses armes ou ses institutions, mais aussi sur une compréhension lucide de son passé, une leçon d'une actualité encore frappante aujourd'hui.







