TRIBUNE. Le débat actuel qui se déroule au sein du Parlement ne limite pas seulement à des questions de fin de vie. Il interroge en profondeur le modèle sociétal que nous souhaitons léguer, selon Patrick Hetzel, député Les Républicains du Bas-Rhin.
Dans les semaines à venir, l’Assemblée nationale retournera sur la proposition de loi visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté. Cette troisième lecture ne doit pas être perçue comme une simple étape supplémentaire. Elle engage bien plus qu’une réforme sociétale : elle remet en question notre perception même de l’humanité, du soin, de la solidarité et de la dignité.
En effet, au-delà de l’argumentaire technique, une réalité alarmante se dessine : pour la première fois, la société pourrait accepter l’idée de donner délibérément la mort à un patient en tant que réponse à sa souffrance. Cela constituerait un tournant anthropologique sans précédent.
Depuis des siècles, notre civilisation repose sur un principe fondamental : lorsque quelqu’un souffre, notre devoir collectif est de protéger, soigner et accompagner cette personne, jamais de provoquer sa mort. La médecine a historiquement été fondée sur une limite essentielle : guérir parfois, soulager souvent, accompagner toujours, mais tuer jamais. Cependant, le texte débattu remet cette logique en question, laissant entrevoir l’idée que certaines vies pourraient justifier une mort administrée.
Quand l'exception devient norme
Ce changement de paradigme n’est pas anodin. Il transforme notre façon de considérer la vulnérabilité, le handicap, la vieillesse et la fin de vie. Les partisans de cette législation parlent de liberté, mais quelle liberté reste-t-il lorsque des personnes âgées se sentent déjà devenir un fardeau pour leurs proches ? Ou lorsque des malades craignent davantage l’abandon, la solitude ou la douleur que la mort elle-même, comme en témoignent les membres du mouvement des "éligibles" ? Avant de parler de mort, avons-nous effectivement garanti à chacun le droit d’être soulagé, accompagné et aimé jusqu’à la fin ? La réponse est clairement non.
Des milliers de Français n’ont toujours pas accès à des soins palliatifs de qualité. De nombreux départements manquent d’unités spécialisées, et des familles se retrouvent dans une détresse extrême faute d’un accompagnement adéquat. Dans ce contexte, légaliser l’euthanasie ne ferait pas que consacrer une nouvelle liberté, mais entérinerait un échec collectif et créerait une demande de mort faute d’accès aux soins palliatifs.
L’expérience d’autres pays où l’euthanasie a été légalisée doit également nous alerter. Partout où ces lois ont été adoptées, les critères initiaux ont été progressivement assouplis. Ce qui était présenté comme exceptionnel finit par s’intégrer dans le système de santé. La logique de l'exception banalise inéluctablement.
Aujourd'hui, certains pays autorisent déjà l'euthanasie pour des souffrances psychologiques, des dépressions sévères, des personnes très âgées sans pathologie terminale ou même des mineurs. Chaque étape a été initialement vue comme une limite infranchissable. Ce phénomène n’est pas hypothétique, il est documenté et inquiétant. Les défenseurs de la loi affirment l’existence de garde-fous, mais aucun dispositif juridique ne peut annuler la transformation culturelle qu’entraînerait une telle loi.
Construire une politique nationale des soins palliatifs
Lorsque la société admet qu’il est acceptable de provoquer la mort dans certaines circonstances, la frontière morale bouge inexorablement. Ce débat ne concerne donc pas seulement la fin de vie, mais bien le type de société que nous voulons laisser. Privilégierons-nous une société où la vulnérabilité appelle à plus de solidarité, ou une où la mort devenue administrée serait une réponse à la souffrance et à la dépendance ? Voulez-vous renforcer la fraternité humaine ou institutionnaliser une forme de renoncement collectif ? Au fur et à mesure que le débat évolue, un nombre croissant de députés prennent conscience des implications profondes de ce texte, réalisant qu'il ne s’agit pas d'un simple débat technique, mais d'un choix de civilisation. Cette troisième lecture doit être celle de la lucidité.
Les parlementaires se doivent d’entendre les préoccupations des professionnels de santé, des experts en soins palliatifs, des associations de personnes handicapées et de toutes celles et ceux qui refusent que la mort devienne une prestation légale offerte par la société. La lutte doit se poursuivre avec détermination et sans caricature, mais avec une immense clarté morale. Refuser l’euthanasie ne signifie pas refuser la compassion. Au contraire, c’est affirmer que la dignité humaine ne disparaît jamais, même dans la maladie, la faiblesse ou la dépendance. C’est rappeler que la véritable grandeur d’une civilisation se mesure à la manière dont elle prend soin des plus fragiles, et non à sa capacité à orchestrer leur disparition.
La véritable urgence n’est pas de légiférer une mort administrée, mais de mettre en place une grande politique nationale des soins palliatifs, de lutter contre l’isolement des personnes vulnérables, de soutenir les aidants et de redonner un sens à l’accompagnement en fin de vie. Une société respectueuse de l’humanité ne progresse pas en facilitant la mort, mais en choisissant d’aimer, soigner et protéger jusqu’à son dernier souffle.







