Etre réduit au silence, éloigné de sa fille, puis emprisonné pendant 19 mois avant de fuir son pays : Alexeï Moskaliov n'a aucune réticence à parler de son parcours, malgré le prix payé pour avoir dénoncé la guerre. Aujourd'hui réfugiés à Strasbourg, père et fille ont partagé leur histoire tragique avec l'AFP, un récit devenu emblématique de la répression qui sévit sur les voix critiques depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022.
Ce parcours a été déclenché par un dessin réalisé par sa fille, Maria, à seulement 12 ans, illustrant la destruction causée par la guerre. Sur ce dessin, un drapeau russe est survolé par des missiles, tandis qu'une écriture proclame : « Non à Poutine et à la guerre ». La réaction a été immédiate : la directrice de l'école d'Efremov, petite ville au sud de Moscou, a alerté les autorités.
« Quel est le crime dans tout ça ? » s'est exclamé Alexeï devant les policiers. Mais ses commentaires critiques sur le conflit publiés sur les réseaux sociaux n'ont pas échappé à leur attention. « Ma fille et moi ne sommes pas en guerre contre l'Ukraine et son peuple », a-t-il affirmé, espérant déscolariser Maria pour échapper aux ennuis. Ce fut, hélas, le début d'une série de mésaventures qui l'ont mené à être assigné à résidence, puis condamné à deux ans de prison pour « avoir discrédité l'armée ».
Une tentative de fuite vers le Bélarus échoue, entraînant son arrestation et son transfert vers diverses prisons russes, où il a vécu des expériences traumatisantes, tant physiques que psychologiques. « J'ai subi des pressions et des mauvais traitements », confie-t-il. Sa douleur d'être séparé de sa fille, qu'il a éduquée seul, a été la plus difficile à supporter.
Maria a, elle aussi, vécu des moments dévastateurs. Après un mois passé dans un centre d'accueil en mars 2023, les autorités lui ont annoncé que son père « l'avait abandonnée ». Alexeï a reçu une lettre de son avocat alors qu'il était en détention, confirmant que sa fille était en sécurité. « À partir de là, ma propre vie ne comptait plus », admet-il, affirmant avoir été soumis à des violences brutales par des codétenus, incluant des tentatives de meurtre commanditées par l'administration pénitentiaire.
Les cruautés qu'il a constatées envers d'autres détenus, en particulier les prisonniers de guerre ukrainiens, ont aussi été insoutenables. « On leur couvrait le visage et on scotchait leur bouche pour les empêcher de parler », explique Alexeï, apeuré par la réalité de la répression. Ses expériences en cellule disciplinaire, qu’il surnomme la « cellule de torture », étaient marquées par des conditions inhumaines et un froid glacial constant.
Finalement, après sa libération en octobre 2024, il retrouve Maria, et ils s'échappent en Arménie, espérant rejoindre l'Allemagne. Mais face aux nouvelles restrictions, la France leur ouvre ses portes. Arrivés à Strasbourg en mars, ils espèrent reconstruire leur vie. Maria se consacre à l'apprentissage du français, désireuse de poursuivre ses études et d'entrer en politique. « J'espère vraiment que les choses vont changer en Russie », déclare-t-elle avec conviction.
Ni l'un ni l'autre ne regrettent d'avoir exprimé leur désaccord face à la guerre. « Mes convictions valent plus que toutes les richesses du monde », conclut Alexeï, fier de sa résistance face à l'oppression.







