TRIBUNE. Et si le véritable péril pour l'Europe ne résidait pas dans son manque d'intégration, mais dans l'intégration elle-même ? À l'heure où le couple franco-allemand se fissure et où les appels au « plus de fédéralisme » se font de plus en plus vifs, il est temps de se demander si nous construisons sur des fondations fragiles.
Jean-Claude Trichet, recevant le prix du Mérite européen au Parlement de Strasbourg le 19 mai, a plaidé en faveur d'une union fédérale de l'Europe. Il émet un souhait légitime : une Europe solidaire pourrait certainement renforcer sa position face à des puissances telles que les États-Unis ou la Chine. Cependant, cette vision de convergence entre les peuples européens semble relever davantage de l'utopie que de la réalité. L'histoire récente n'offre guère d'éléments en faveur d'un tel changement, rendant le projet européen vulnérable aux crises.
Pour justifier cette intégration accrue, les partisans du fédéralisme évoquent constamment la menace de la dépendance : sans une union politique, l'Europe pourrait demeurer « des vassaux potentiels » des grandes puissances. Pourtant, soixante-dix ans d'histoire européenne montrent que cette intégration ne protège pas contre la dépendance extérieure, l'Europe restant largement tributaire de l'OTAN pour sa défense, d'une technologie américaine, et d'une importation massive de biens de consommation chinois.
Ce qui fait défaut à l'Europe, ce n'est pas une question de taille, mais de capacité décisionnelle. Dans un monde de plus de 450 millions de consommateurs, le poids commercial de l'Union est indéniable. Cependant, ce qui manque cruellement, ce sont la clarté stratégique et la légitimité démocratique, des attributs que seules les nations possèdent encore. À titre d'exemple, la Suisse, la Norvège ou Israël, malgré leur taille réduite, préservent leur indépendance sans avoir besoin d'une fédération supranationale.
La parenthèse qui se referme
Ce constat dépasse aujourd'hui les clivages traditionnels entre souverainistes et fédéralistes. La presse française et allemande semble désormais consciente d'une panne dans les relations franco-allemandes. Les candidatures des deux pays à des projets communs, tels que le SCAF ou l'Euro-drone, sont souvent marquées par un climat de méfiance et de désaccord, Berlin privilégiant nettement les acquisitions américaines au détriment de l'unité européenne.
Cette divergence, longtemps masquée par le contexte historique, se révèle de plus en plus : la mondialisation et la sécurité garantie par les États-Unis ont faussement encouragé l'idée d'une fusion des nations européennes. À présent, cette illusion se dissipe, laissant place à une réalité géopolitique où les intérêts nationaux prévalent. L'Allemagne reste une puissance industrielle orientée vers l'exportation, tandis que la France poursuit une politique clairement axée sur l'indépendance.
Le mythe de la solidarité européenne
Au-delà de ces dissensions stratégiques, l'absence d'un véritable sentiment d'appartenance commune mine les fondations britanniques du projet européen. Ce lien d'appartenance, qui encourage un citoyen à contribuer à l'aide de ses concitoyens, se construit sur des siècles d'histoire et ne pourra jamais être créé artificiellement. Chaque pays privilégiera le soutien à ses propres citoyens plutôt qu'à ceux d'autres nations.
Ce constat pénalise aussi la France sur le plan diplomatique. L'Union pour la Méditerranée, ce projet défendu par Nicolas Sarkozy, n'a finalement pas trouvé l'oreille attentive de ses partenaires, tout comme lors de l'intervention française au Mali, où l'Europe est restée silencieuse. Paris a connu un isolement laminaire, sans coalition européenne pour soutenir ses initiatives, preuve d'une solidarité illusoire.
L'accélérateur d'affaiblissement
Paradoxalement, l'intégration européenne, loin de renforcer ses membres, semble souvent les affaiblir. La bureaucratie bruxelloise et les politiques d'intégration dans des secteurs comme l'énergie, ont affaibli la France sur le plan de sa souveraineté. Le cas du Mercosur est symptomatique : l'accord avance sans l'aval français, mais certaines nations continuent de le soutenir. Pareillement, dans le domaine de l'IA, des entrepreneurs tels qu'Arthur Mensch pointent les dérives d'une réglementation qui protège davantage les géants américains au détriment des initiatives locales.
Il est donc urgent de remettre en question cette logique de fédéralisme renforcé. L'Europe pourrait tirer profit des succès passés, tels que le marché unique, mais l'avenir implique un retour au pragmatisme, où l'unité européenne se fonde sur des convergences tangibles. En somme, il serait judicieux de plutôt intégrer là où cela apporte une valeur ajoutée, tout en laissant aux nations le soin de gérer leurs intérêts vitaux.
Ce point de vue résonne aujourd'hui plus que jamais, avec l'effritement des relations franco-allemandes et la fragilité de l'Europe sur la scène internationale. La réalité est là : l'intégration ne doit pas être un but en soi, mais un moyen d'assurer la survie et la prospérité des nations qui composent l'Union.







