L'essentiel
Entre mémoire de la Résistance italienne et réaction contemporaine contre les banquets identitaires, la cheffe et performeuse Floriane Facchini redonne vie à la « pastasciutta antifascista », un immense repas populaire né après la chute de Mussolini. Ce projet hybride, soutenu par la scène nationale de Cavaillon, allie cuisine, rituel collectif et histoire politique.
Alors que les banquets du "Canon français", désormais sous l'égide d’Odyssée Impact, un fonds d’investissement lié à Pierre-Édouard Stélin, milliardaire d’extrême droite, s’intensifient en France, mêlés à des dérapages inquiétants tels que des insultes racistes ou des gestes rappelant les saluts nazis, la réponse pourrait-elle s’inspirer d’une tradition italienne ?
À Cavaillon, la cheffe italienne Floriane Facchini, en collaboration avec La Garance, scène nationale du Vaucluse, remet à l’honneur une page d’histoire souvent méconnue en France : celle de la pastasciutta antifascista, un banquet de pâtes initié durant l’été 1943 pour célébrer la chute de Benito Mussolini. Ce moment de mémoire populaire italienne se transforme aujourd’hui en œuvre artistique, acte politique et rituel communautaire.
"La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi"
Le projet, intitulé "La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi", a vu le jour en mai à Cavaillon et entreprendra une tournée dans des villes comme Marseille, Calais, Thionville et en Essonne. Lors de ces événements, le public sera invité à partager un repas tout en écoutant, voyant et participant. "Manger est un engagement", a souligné l’artiste dans une interview pour Libération.
Cette histoire débute le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III décide de déposer le dictateur fasciste. Dans le petit village de Campegine, en Émilie-Romagne, la famille Cervi, des paysans antifascistes engagés dans la Résistance, commence à offrir gratuitement des centaines de kilos de pâtes à leur communauté. Cet acte, bien que simple, revêt une profonde signification dans une Italie alors marquée par la guerre, la famine et la violence politique. Quelques mois plus tard, les sept frères Cervi seront tragiquement exécutés par des agents fascistes.
C’est cet épisode qui a permis aux "pasta in bianco" – pâtes au beurre et parmesan – de s’inscrire dans le récit politique du pays. Avant cet événement marquant, les pâtes étaient perçues comme un simple plat de la tradition italienne. Sous Mussolini, elles avaient été la cible d’une propagande offense. Dans les années 1930, le poète Filippo Tommaso Marinetti publie son "Manifeste de la cuisine futuriste", dénonçant les pâtes comme un aliment qui affaiblissait les Italiens. La dictature fasciste, préoccupée par l’autarcie alimentaire, préconisait alors le riz pour forger un nouvel homme, viril et discipliné. Cependant, malgré ces efforts, les Italiens persistent à savourer des pâtes, ces mets peu coûteux et nourrissants.
Un symbole antifasciste
Après la guerre, la pastasciutta de la famille Cervi s'établie comme un puissant symbole de liberté et de partage. Longtemps associée à l’Émilie-Romagne, cette tradition connaît aujourd’hui une renaissance, en particulier depuis l’arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir, et voit l’organisation d’événements célébrant son histoire à travers l’Italie.
C’est cette filiation que Floriane Facchini ravive en France. En tant qu'arrière-petite-fille de sfoglina, ces artisanes italiennes expertes en pâtes fraîches, elle associe enquête historique, théâtre documentaire et banquet participatif. Depuis plusieurs mois, des habitants du Vaucluse s'initient à l'art de préparer des pâtes à la main, dans la pure tradition émilienne. Ainsi, le repas se transforme en un langage politique. Les convives dégusteront des "breuvages de lutte", élaborés à partir de plantes des Apennins et de Provence, tandis que des descendants de résistants italiens partageront, en vidéo, les récits de leurs ancêtres.
Dans une France où les imaginaires alimentaires deviennent eux-mêmes des champs de bataille idéologique, Floriane Facchini et La Garance s’apparentent à des historiens et des protagonistes d’une contre-cérémonie contemporaine. Cela nous rappelle que la cuisine n'est jamais neutre, mais intrinsèquement politique : elle peut servir de symbole d'identité, tout en demeurant un instrument de mémoire, de transmission et de résistance.







